GUIDE DE SURVIE À L’USAGE DES GENS QUI AURAIENT DÛ PRENDRE LE BUS
Un vortex, c’est pratique : on entre quelque part et on ressort ailleurs. En théorie, c’est aussi ce que fait une porte. Mais une porte débouche rarement dans la cinquième dimension, sauf chez certains cuisinistes.
Dans ma trilogie Le Tour de l’Univers, je fais subir à mes personnages un certain nombre de déplacements qu’aucune agence de voyages sérieuse n’accepterait de rembourser. La question du sens de la vie est déjà assez pénible ; autant ajouter un problème de correspondance.
Le vortex : un trou, mais avec un attaché de presse
Il y a des mots qui font immédiatement plus sérieux. « Trou » évoque un pneu crevé. « Faille dans le continuum espace-temps » évoque un pneu crevé par quelqu’un qui a fait une thèse. Pourtant, dans le premier tome, mon narrateur ramène assez vite tout ce petit monde à l’essentiel.
L’extrait original du tome 1 — ouvrir avant de traverser
Qu’est-ce qu’un vortex ? Si vous aviez suivi, il en était question au début du livre. Il était dit qu’un vortex est une faille dans le continuum espace-temps, une déchirure. Bon, il est inutile de tergiverser durant des heures, de développer des théories et de faire des démonstrations mathématiques pour comprendre ce qu’est un vortex. C’est tout bêtement un trou, et comme tous les trous il n’a pas de dimension – enfin si, trois, mais pas au sens où je l’entends. Si bien souvent les auteurs de science-fiction représentent ces passages comme longs, lumineux et sinueux, sachez qu’il n’en est rien et qu’ils sont simplement plats. Si demain il vous arrivait d’en traverser un, vous ne vous en apercevriez même pas… En mettant de côté le fait que vous atterririez à l’autre bout de l’univers et remarqueriez certains détails inhabituels, comme par exemple l’absence d’une planète sous vos pieds. Tout ça pour dire que nos héros se retrouvèrent directement et instantanément projetés dans la 5e dimension. Depuis le temps qu’on vous en parlait !
Voilà. Un vortex plat. Pas de tunnel psychédélique, pas de voyage assez long pour finir ses mots croisés. Vous êtes là, puis vous êtes ailleurs. L’Univers a fait « couper-coller ». Il a simplement oublié de sélectionner le sol.
Petite précision avant qu’un physicien ne fasse une syncope dans les commentaires : cette explication appartient au roman. Le narrateur a beaucoup d’assurance. Ce n’est pas une unité de mesure de la vérité.
Stargate : le trou a obtenu son permis de construire
Dans Stargate, on a choisi de mettre le passage dans un grand anneau. C’est très professionnel. Quand on vous propose de traverser la galaxie, un encadrement rassure : on sent qu’il y a eu un devis. La porte relie des lieux éloignés par un trou de ver fictif, avec un système d’adresse. [1]
J’aime beaucoup le contraste entre cette merveille technologique et son utilisation concrète : traverser l’Univers pour aller rencontrer des gens avec lesquels on va probablement se disputer. Nous avons inventé le raccourci cosmique ; nous l’utilisons pour prolonger la réunion.
À côté, mon vortex plat fait un peu artisan indépendant. Pas de monument. Pas de symboles à entrer. Vous disparaissez, et l’architecte vous explique que c’est un parti pris.
Doctor Who : le couloir est compris dans le forfait
Le TARDIS voyage dans l’espace et le temps en passant par le Vortex du Temps, décrit par le site officiel comme un domaine chaotique en forme de tunnel. [2] Là, au moins, on voit passer le budget transport.
Une cabine de police traverse une espèce de lessiveuse cosmique. Sur le papier, c’est une déclaration de sinistre. À l’écran, c’est une invitation au voyage. Comme quoi, tout dépend de la musique.
Le Docteur dispose d’un véhicule. Mes personnages disposent surtout d’une capacité appréciable à se retrouver dans des situations qui auraient nécessité un véhicule. C’est moins confortable, mais cela évite les discussions sur le stationnement dans la cinquième dimension.
Sliders : vous êtes bien rentré... chez quelqu’un d’autre.
Sliders, c’est le cauchemar de la personne qui dit : « Je reconnais, c’est par là. » Quinn Mallory et ses compagnons passent entre des Terres parallèles et cherchent à retrouver la leur. [3]
Le multivers ajoute donc un raffinement au traditionnel « Vous êtes perdu » : vous pouvez être perdu exactement au bon endroit. Même rue. Même maison. Votre clé fonctionne. Votre conjoint vous accueille en demandant pourquoi vous avez un seul nez.
C’est là que le vortex devient autre chose qu’un transport : une machine à retirer au personnage ses certitudes. Le décor ressemble au sien, mais les règles ont changé. On reconnaît aussi le principe de certaines mises à jour informatiques.
1. Comptez vos membres.
2. Comptez ceux de votre hôte.
3. Évitez de commencer la conversation par « C’est bizarre, chez nous vous êtes une huître ».
Interstellar : quelqu’un a invité un physicien
Et puis arrive Interstellar, qui pose sur la table un vrai travail de visualisation relativiste. Oliver James, Eugénie von Tunzelmann, Paul Franklin et Kip Thorne ont même consacré un article scientifique à la représentation du trou de ver du film. [4] Le passage y apparaît comme une sphère : il ne suffit pas de dessiner un cercle dans l’espace pour avoir réglé la géométrie.
Mon narrateur, qui venait de décréter que les vortex étaient plats, regarde ses chaussures. Puis il explique que son modèle est plus facile à ranger.
Ce parallèle me plaît parce qu’il montre deux usages de la SF : explorer sérieusement ce que pourrait donner une hypothèse, ou prendre cette hypothèse par la main et l’emmener boire un verre jusqu’à ce qu’elle avoue qu’elle n’a aucune idée de ce qu’elle fait.

Portal : le trou devient un problème de rangement
Dans les jeux Portal, deux ouvertures reliées transforment les déplacements en casse-tête spatial. [5] C’est une idée formidable : pourquoi marcher jusqu’à la sortie quand on peut d’abord passer vingt minutes à comprendre où est le plafond ?
Le portail domestique serait pourtant une révolution. Un passage entre le canapé et le réfrigérateur, et l’humanité pourrait enfin consacrer toute son énergie à ne pas se lever. Évidemment, quelqu’un en ouvrirait un au fond de l’évier. On retrouverait la Méditerranée dans le salon et un plombier vous demanderait si vous avez essayé de fermer l’espace-temps au compteur.
Mais surtout, Portal rappelle qu’un passage instantané ne rend pas un monde simple. On retire la distance ; on conserve les ennuis. Parfois on les met au plafond.

Et dans Le Tour de l’Univers ? On enlève le garde-fou.
Sareth part chercher le sens de la vie. Il est pharaon, ce qui prépare assez mal à entendre l’Univers répondre : « Non. » Autour de lui gravitent notamment Jah, Sigmufred et Streacia. Ce n’est déjà pas le groupe qu’on choisirait pour faire une excursion sans incident. [6]
Pour imaginer leur rapport à un vortex, je les verrais bien se répartir ainsi les inquiétudes : Sareth demanderait qui gouverne de l’autre côté ; Jah, ce qu’on y boit ; Sigmufred, ce que cette attirance pour le vide révèle de votre enfance ; Streacia, pourquoi elle est encore obligée de venir. Ce petit tableau est une fantaisie pour cet article, pas un passage des romans.
Le vortex convient particulièrement à cette bande parce qu’il règle la mauvaise question. « Comment aller là-bas ? » Hop, c’est fait. Restent toutes les bonnes : pourquoi y aller, que faire en arrivant, et qui a eu l’idée de suivre ce type ?
À l’échelle de la trilogie, les titres donnent d’ailleurs une indication sur la qualité de l’organisation : Le Tour de l’Univers en 10−43 seconde, puis Après la destruction de l’Univers, puis Au-delà de l’Infini. On commence par optimiser le temps de trajet. On finit par avoir besoin d’une adresse qui n’existe plus.
Le guide du voyageur insuffisamment assuré
- Vérifiez la présence d’un sol. C’est un détail que les brochures remplacent souvent par « vue dégagée ».
- Ne confondez pas « instantané » et « sans conséquence ». Une mauvaise idée peut aller très vite.
- Gardez votre serviette. Petit salut au Guide du voyageur galactique (le livre, puis le film) : il y a des traditions qu’on ne discute pas au bord d’un trou.
- Ne demandez pas si le trajet est direct. Le vortex pourrait prendre cela personnellement.
- Si vous rencontrez votre double, laissez-le payer. Vous aurez enfin rentabilisé le multivers.
Au fond, le vortex est le moyen de transport idéal pour chercher le sens de la vie : il vous emmène très loin avant que vous ayez le temps de vous demander si vous avez fermé le gaz.
Un petit tour vous tente ?
Cliquez au centre pour voir où ça mène... Bon voyage !
Et si quelqu’un voit passer une planète, qu’il nous la garde. Il se pourrait que ce soit la nôtre...
La trilogie Le Tour de l’Univers vous attend. Le sens de la vie aussi, peut-être. Il n’a pas confirmé.
Découvrir la trilogie →Sources, références et crédits — le seul endroit raisonnable de cette page
Article publié initialement le 17 avril 2017 ; réécriture du 19 octobre 2026. Les rapprochements avec les œuvres citées sont des comparaisons, pas des influences revendiquées. Les plaisanteries de cet article n’ajoutent pas d’événements aux romans.
- Stargate : fonctionnement du dispositif fictif.
- Doctor Who : What is the TARDIS ? — source officielle.
- Sliders : présentation et épisodes de la saison 1 — Peacock.
- Visualizing Interstellar’s Wormhole — James, von Tunzelmann, Franklin et Thorne, 2015.
- Portal 2 : site officiel Valve.
- L’univers de la trilogie et présentation des trois tomes — Manu Breysse. Extrait reproduit depuis l’article fourni.
Porte des étoiles et vortex : animations originales (SVG, canvas et CSS), symboles inventés. Image d’en-tête : iStock (réf. 817514356). Image astronomique : simulation, NASA’s Goddard Space Flight Center / Jeremy Schnittman ; ne représente pas un trou de ver observé. Visuel promotionnel Portal 2 : © Valve, fiche officielle Steam. Les œuvres citées appartiennent à leurs ayants droit respectifs.

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